Ces investissements, qui devraient s’étaler jusqu’à 2030, concernent pour l’essentiel la construction de centres de données (352 data centers actifs étaient d’ores et déjà recensés en France, en 2024, par l’Agence de la transition écologique - Ademe). Car le boom de l’intelligence artificielle générative – ChatGPT, Mistral et autres Gemini – exige une énorme puissance de calcul pour entraîner les IA et, surtout, les faire fonctionner.
L’État a identifié 35 puis 63 sites en région prêts à accueillir des centres de données. Ce recensement, assuré par la Direction générale des entreprises (DGE) en lien avec le gestionnaire du réseau d’électricité RTE, a privilégié des friches industrielles situées à proximité d’infrastructures électriques de forte puissance. Car un data center IA consomme souvent plus de 100 mégawatts (MW ; certains vont jusqu’à un gigawatt - GW) quand les centres de données classiques consomment 40 MW.
Le territoire du Hainaut, près de Valenciennes (Nord), fait partie des sites identifiés par l’État, avec 34 hectares de friches laissées par Usinor. Labellisé «fast track » par RTE – comprendre la possibilité d’être raccordé au réseau électrique en trois à quatre ans au lieu de cinq à sept ans – , le site devrait accueillir une installation de 700 MW pilotée par l’opérateur Data4.
La communauté d’agglomération (CA) La Porte du Hainaut (47 communes, 160 000 habitants), peu enthousiaste au départ, a proposé un «deal ». «Un : que ce ne soit pas que du data center. Il faut un écosystème qui puisse alimenter les métiers de demain. Deux : que l’on mette en concurrence les porteurs de projet, en particulier sur la valeur écologique », explique Aymeric Robin, président de la CA. C’est ainsi qu’un «campus data » va voir le jour avec 2 400 emplois à la clef (construction incluse) et la création d’une filière «data-IA » en lien avec les structures locales de formation.
La commune de Richemont (2 215 habitants, Moselle) va accueillir un data center de 150 MW construit par Eclairion pour le compte du leader tricolore Mistral AI. Le projet, prévu pour fin 2028, s’implantera sur le site d’une centrale EDF fermée il y a vingt ans. Les bâtiments seront modulables et le site fonctionnera en lien avec le centre de données construit dans la commune proche de La Maxe (1 058 habitants) afin de garantir la résilience de l’infrastructure. Jean-Luc Queuniez, maire de Richemont, concède aussi avoir eu «des craintes environnementales ».
Mais il voit d’un œil positif «le renouveau arriver » et les 100 à 150 emplois annoncés par l’industriel. En outre, le site va générer une taxe foncière significative, une «respiration bienvenue » à un moment où l’État réduit ses dotations, estime l’élu.
Si, à Richemont et dans le Hainaut, on se félicite d’avoir été consulté par l’État ou EDF, ce n’est pas le cas à Wissous (7 150 habitants, Essonne). Cette commune, voisine d’Orly, a découvert, en 2019, un projet porté par CyrusOne mandaté par Amazon. «Tout a été décidé sans aucune concertation, malgré la proximité d’habitations et d’un centre de loisirs », déplore son maire, Cyrille Telman. L’élu dénonce surtout un «saucissonnage » du projet avec «plusieurs phases conçues pour éviter les contraintes réglementaires les plus strictes ».
Face à ce projet, la commune a refusé le permis de construire de la phase 2, en 2021. En vain. Malgré un rapporteur public lui donnant raison sur le saucissonnage, la mairie a perdu en justice. Contraint d’accepter l’installation, sous «une forte pression étatique », l’élu a tenté d’arracher des contreparties environnementales via une révision du plan local d’urbanisme (PLU). Un arrêté préfectoral, déclarant le data center installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), impose aussi à l’opérateur la valorisation de la chaleur fatale. Mais si CyrusOne accepte de mettre la chaleur à disposition, il refuse de cofinancer le réseau nécessaire pour l’exploiter.
L’impact environnemental de ces installations apparaît comme le principal élément bloquant pour les communes.
Dans le Calvados, à Cintheaux (170 habitants) et Cauvicourt (565 habitants), il a suffi qu’un vague projet de centre de données soit évoqué dans la presse pour que des tags hostiles, «Malheur au data center », «IA ni ici, ni là-bas », apparaissent sur les murs des deux villages. Il faut dire que l’empreinte carbone de ces installations inquiète.
Selon le think tank Shift Project, les projets d’investissement annoncés en 2025 remettent en cause les objectifs tricolores de neutralité carbone d’ici à 2050. La consommation électrique des centres de données pourrait atteindre 7,5 % du mix national en 2035 – contre 2 % aujourd’hui – et représenter un tiers de la consommation industrielle totale. Le think tank anticipe des «tensions majeures sur le réseau électrique dès 2035 » et des «conflits d’usages locaux ». Les territoires pourraient avoir à arbitrer entre électrification des mobilités, du chauffage ou alimentation des data centers.
Des arguments qui font bondir Michaël Reffay, délégué de France Datacenter, l’association qui fédère la filière. «Je tombe de ma chaise quand j’entends dire que les lumières du Vélodrome de Marseille [dont le conseil municipal s’est positionné contre un méga projet de centres de données, NDLR] pourraient être éteintes un soir de match au motif que le data center fonctionne. Ce n’est pas vrai ! » Et d’ajouter qu’EDF se plaint de «balancer des électrons par la fenêtre », faute de «relais de croissance ».
En outre, les chiffres alarmistes qui circulent sur la consommation des centres de données sont des projections de la situation actuelle alors que les technologies (serveurs, IA) ne cessent de s’améliorer.
En attendant, la recommandation principale d’Aymeric Robin à l’attention des élus est de mettre en concurrence les opérateurs pour qu’ils démontrent la «frugalité » de leur projet et maximisent les contreparties (verdissement, récupération de chaleur…).
L’une des difficultés, pour les collectivités, est de pouvoir s’y retrouver dans les chiffres. Dans une étude de décembre 2025, l’Autorité de la concurrence déplore le manque de transparence des grands acteurs sur l’IA et leur tendance au «green washing ». L’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep) et l’Ademe travaillent sur des standards pour mesurer l’empreinte carbone de l’ensemble du cycle de vie de l’IA, ce qui inclut l’extrac- tion des minerais nécessaires aux matériels, le fonctionnement des centres de données, la partie logicielle et le processus de recyclage des installations en fin de vie. Avec, à la clef, des indicateurs qui permettront de vérifier la frugalité des projets.