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12/03/2026
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L'eau de Malandry polluée aux PFAS

Le village de 80 habitants, dans les Ardennes, lutte pour retrouver une eau potable au robinet.

Malandry, commune des Ardennes de 80 habitants.
Le 19 mai 2025 à 14h25, le couperet tombe à Malandry : «Eau d’alimentation non conforme… La somme des 20 PFAS (pour per- et polyfluoroalkylés) est supérieure à la limite de qualité fixée à 0,1 µg/L. », indique l’agence régionale de santé (ARS) à la commune dans un mail. Le préfet interdit de boire l’eau, le 4 juillet.

« Au début, nous avons été sidérés, rembobine Annick Dufils, la maire. Notre captage d’eau se situe dans un environnement boisé. Comment l’eau pouvait-elle être polluée ? » Malandry se trouve au fond d’une petite vallée du département des Ardennes, entourée de champs et de bois sur les hauteurs, à la frontière du département de la Meuse. «Il y a de l’eau partout ici, continue l’élue. C’est notre première recette – 25 000 € par an – car nous vendons l’eau à deux communes voisines : Blagny et Linay. Nous sommes propriétaires du captage, des réseaux, assurons l’entretien et la distribution de l’eau. Nous, élus, nettoyons le château d’eau, purgeons les vannes, injectons le chlore… bénévolement. Le captage et les réseaux datent de 1954, construits avec les dommages de guerre», souligne la maire. Pas question de déléguer la compétence à l’intercommunalité, Malandry veut «garder le pouvoir décisionnaire car l’eau est un atout. C’est notre patrimoine local ».

La sidération laisse place à la «colère » : «On nous fait endosser, au niveau de l’État, la responsabilité de la pollution, s’insurge la maire de Malandry. L’arrêté du préfet est clair : la commune doit  présenter un déploiement technique pour remettre l’eau en conformité et transmettre un plan d’action à la préfecture. »

Solution d’urgence installée par un prestataire proche de la préfecture : un tonneau – surnommé «tonneau de la honte » par les habitants – doté d’un filtre au charbon actif... saturé au bout de trois mois d’usage. Son coût hors taxe d’environ 16 000 € a été payé grâce à une aide du département (10 500 €). Les trois communes ont supporté les quelque 5 000 € restants, soit 1 300 € pour Malandry.

Plaintes collectives

La source de la pollution ulcère élus et habitants. Les boues résiduelles d’une ancienne papeterie  située dans la Meuse ont été épandues dans les environs pendant 30 ans. «Ce n’est pas officiel car il n’y a pas eu d’enquête dans les Ardennes. Mais nous avons trouvé, sur Géoportail , des photos montrant leur stockage sur nos zones de captage », révèle Annick Dufils.

Dans la Meuse, la préfecture a de suite ciblé, dans une note interne révélée par le média d’investigation Disclose, les boues épandues via la papeterie et a signalé aux ministères concernés «une crise (...) à l’enjeu sanitaire, environnemental et social majeur ». Tout est pollué : l’eau, les sols, les terres agricoles, les fruits et légumes, le sang des habitants...

La communication de l’ARS provoque leur colère. «On nous dit de ne pas boire l’eau du robinet mais que l’on peut  l’utiliser pour cuisiner. Quand on fait cuire des pâtes, elles sont gorgées d’eau et on peut les consommer ? », interroge la maire. Les inquiétudes pour la santé sont fortes. Les communes ont demandé une enquête épidémiologique à l’ARS qui a refusé. Or parmi les habitants, on trouve malformation d’un rein, cancer, analyses de sang positives aux PFAS…qui peuvent provoquer infertilité, maladies, etc. Les habitants de cinq communes concernées par cette pollution ont créé le «Collectif PFAS Ardennes ». «On envisage de porter plainte pour empoisonnement, mise en danger de la vie d’autrui mais cela a un coût et tout le monde n’a pas les moyens », détaille Aurore Thiebaut, membre du collectif.

En attendant, la commune vote une délibération tous les six mois pour rembourser aux habitants l’équivalent de deux bouteilles d’eau par jour et par personne. Soit «2 800 € tous les six mois. Chaque analyse PFAS de l’eau coûte 70 à 75 € : 1 300 € en 2025. Avec un budget de fonctionnement de 200 000 €, même sans dette, difficile d’investir dans une centrale à charbon actif (environ 35 000 € de maintenance annuelle). Le prix de l’eau passera de 0,80 €/m3 en 2025 à 1,15 € en 2026. Une hausse de la taxe foncière et un emprunt ne sont pas exclus », prévoit la maire. À 70 ans, elle voulait s’arrêter, mais se représente pour «espérer régler ce problème ».

 

Trois questions à…Annick Dufils, maire de Malandry (08)

« la ruralité n’est pas la poubelle des industries »

 • Vous avez bu de l’eau polluée. Avec deux autres maires, vous avez fait faire des analyses de sang. Pourquoi seulement vous ?

 Avec les maires de Villy et de La Ferté, deux communes voisines, nous souhaitions réaliser une prise de sang mais on ­ne savait pas quoi demander au laboratoire. Nous avons choisi de rechercher les mêmes polluants que ceux détectés dans l’eau. Il a fallu se fier à des normes américaines (pas plus de 20 microgrammes par litre de sang - µg/l), car il n’y en a pas en France. Mes résultats d’août 2025 atteignent 132,81 µg/l… Un biologiste a pu nous expliquer les résultats : les PFAS se fixent aux organes et leur ­élimination peut prendre une dizaine d’années ! Cette analyse m’a coûté 165 € de ma poche car elle n’est pas prise en charge par la Sécurité sociale. La population a souhaité faire les mêmes tests, mais les médecins rechignent. Nous avons sollicité aussi un suivi épidémiologique à l’ARS, qui l’a refusé au motif que nous ne serions pas assez nombreux : 5 communes rurales, soit 18 000 habitants.


• Quelle a été votre réaction ? 

Nous avons organisé une conférence de presse pour dénoncer ce scandale. Nous ne voulons pas banaliser et que les personnes s’habituent à boire de l’eau en bouteille. Des personnalités, comme la députée Delphine Batho, nous soutiennent. L’expert mondial des PFAS, le Canadien Sébastien Sauvé, a analysé 44 prélèvements (terre, eau) et nous a indiqué, lors d’un déplacement chez nous, que nos taux de pollution sont parmi les plus élevés du monde.
 
• Quelles vont être les suites ? 

La ruralité n’est pas la poubelle des industries. Les communes et la communauté de communes vont déposer une plainte collective, avec des délibérations votées lors du dernier conseil avant les élections de mars. À Malandry, une nouvelle délibération prévoit de rembourser l’eau en bouteille aux habitants. Aucune solution technique n’a encore permis de rétablir une eau potable.  

 

Les acteurs clés
Maires et habitants font bloc face à ce qu’ils considèrent comme «un scandale » et à l’absence de réponse des services de l’État (manifestations, collectif, médias).

La préfecture des Ardennes pilote un comité de suivi de la pollution. Mais semble ne pas avoir diligenté d’enquête sur l’origine de la pollution. Des tensions existent entre services de l’État ardennais et élus locaux.
La communauté de communes, qui n’a pas pris la compétence eau, gère les marchés publics, les relations avec les cabinets d’études pour trouver une solution technique à la dépollution et à l’éventuelle interconnexion de réseaux pour la distribution d’eau potable. Elle s’associe à la plainte collective des communes.
L’Agence régionale de santé facture aux communes ses analyses d’eau régulières confirmant la présence de PFAS.
L’Agence de l’eau conditionne toute subvention à la forte hausse du prix de l’eau (3 à 4 € /m3), refusée par Malandry. Elle a maintenu ses redevances sur la consommation d’eau potable et la performance des réseaux.
Les médias révèlent l’ampleur du scandale. Disclose et France3 Champagne Ardenne ont fait analyser 44 prélèvements (terre, eau) au Canada.

 

Captages d’eau fragiles
La recherche de 20 PFAS dans l’eau potable n’est obligatoire que depuis le 12 janvier 2026 (directive européenne sur l’eau potable de 2020). La loi n° 2025-188 du 27 février 2025 interdit leur usage dans les cosmétiques, vêtements, chaussures et farts pour les skis depuis le 1er janvier 2026. Diverses études, dont celle publiée le 29 janvier à la demande de la Commission européenne, révèlent une ­pollution d’ampleur.
La surveillance des points de captage relève des personnes responsables de la production et de la distribution d’eau (PRPDE) – communes, EPCI ou syndicats – juridiquement garantes de la qualité de l’eau distribuée (articles L.1321-1 et suivants du Code de la santé publique). Pas toujours possible financièrement ni techniquement dans les petites installations rurales. Selon l’AMF, «40 % des captages d’eau potable ont été fermés en 40 ans (14 288 sur 3­2 900) ».
La proposition de loi du député Jean-Claude Raux pour mieux protéger les captages d’eau a été retirée par son auteur en cours d’examen en séance publique, à l’Assemblée nationale, le 12 février, car elle suscitait trop de polémiques. 

 

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par Bénédicte Rallu
n°443 - MARS 2026