Il y a dix ans, les élus de L’Isle d’Espagnac ont décidé de bannir les produits phytosanitaires. Un changement de pratiques qui s’inscrit dans le temps long, car l’enjeu est plus humain que technique. Il faut en effet faire évoluer la conception du « propre » et du « beau » : obtenir une large acceptation de la flore spontanée prend des années.
La commune a reçu, en 2016, le label « Terre saine, communes sans pesticides » du ministère de la Transition écologique : un appui pour rappeler que la démarche est dans l’intérêt de la santé de tous. Elle répète sans discontinuer ce message pour sensibiliser la population, par des banderoles, panneaux, bulletin municipal, agents «ambassadeurs », projets pédagogiques, jardins partagés, labyrinthes végétaux, etc. Et, dernièrement, un projet d’éco-pâturage. Signe que les choses avancent, les plaintes reçues à la mairie ont baissé.
La commune a su aussi s’appuyer sur ses agents, qui ont participé activement au choix des méthodes et des outils. Il est en effet contre-productif de leur imposer des solutions ne leur convenant pas. Il y a eu des résistances dans l’équipe au début, ce qui est normal : ce n’est pas facile de remettre en cause des pratiques professionnelles acquises de longue date. Si l’adhésion ne s’est pas faite en un jour, tous les agents ont pris conscience de l’intérêt de la démarche, déjà pour leur propre santé. Et tous sont aujourd’hui archi-convaincus de son bien-fondé. « Pour eux, c’est devenu le quotidien, relève Jérôme Mathé, directeur des services techniques. La communication “circulaires” et permanente avec la population et avec les agents est essentielle. Sans cela, ça ne fonctionne pas. »
Les cimetières sont souvent un point faible du zéro phyto. Très minéraux, ils laissent peu de place au végétal. De plus, les familles des défunts estiment que ces espaces doivent être exempts de végétation spontanée (associée à une notion de « délaissement », voire d’irrespect). Versailles fait, sur le sujet, figure de modèle.
Après les espaces verts (arrêt des phytosanitaires en 2005) et la voirie (arrêt en 2006), la ville s’est attaquée, en 2009, aux 18,5 ha de ses quatre cimetières. Le plus grand, celui des Gonards (12,5 ha), a décroché le label Écojardin de France en 2012 (décerné par Plante & Cité et l’Agence régionale de la biodiversité d’Île-de-France).
Le sujet est porté avec une force de conviction hors du commun par le maire, François de Mazières, créant ainsi une réelle dynamique d’entraînement. La mise en place a été dure au début car, à l’époque, il existait très peu de matériels alternatifs. Un vrai partenariat de co-conception de matériels innovants s’est alors créé entre la commune et les fournisseurs. Le pari de mener cette transition à coûts constants a été tenu, grâce à des solutions «gain de temps » compensant le surcroît de travail en entretien. Cela passe par de la déminéralisation (en cassant des trottoirs, par exemple) et beaucoup de végétalisation.
« Tondre est plus simple que désherber », note Cathy Biass-Morin, directrice des espaces verts. Visuellement, l’embellissement est manifeste : le vert apaise, les fleurs apportent de la gaité. Des remerciements en constante augmentation de la part des usagers et visiteurs en témoignent. » Des végétaux dont la gestion est très chronophage et peu intéressants sur le plan de la biodiversité ont été remplacés. La nature reprend ses droits (présence d’orchidées sauvages). Pour les agents, la reconnaissance de leur travail (par les élus, les usagers, des collègues qui viennent en formation…) a un effet stimulant, qui les amène à être forces de proposition.
En juillet 2022, l’interdiction d’utiliser des produits phytosanitaires va gagner les terrains sportifs (environ 40 000 équipements engazonnés, dont 39 000 en pelouse naturelle sont concernés). Seuls les terrains à accès réglementé, dédiés principalement au haut niveau, pour lesquels aucune solution technique alternative ne permet d’obtenir la qualité requise dans le cadre des compétitions officielles, bénéficient d’un délai jusqu’au 1er janvier 2025.
Tarascon-sur-Ariège a anticipé ces exigences depuis 2015 sur ses deux terrains de sport, dans le cadre d’une démarche globale dont la pierre angulaire est de favoriser la vie du sol pour un bon équilibre agronomique. Particularité : un des deux terrains est arrosé par de l’eau pompée dans la rivière Ariège, non traitée, riche en nutriments. Il bénéficie d’un bien meilleur équilibre biologique et d’une «résilience » que n’a pas l’autre terrain, arrosé par l’eau de la ville.
Au vu de ce constat, la commune a monté un projet d’arrosage de ce second terrain par l’eau de la rivière, sur le point d’aboutir. «Un autre sujet est la pression de l’usage », soulignent Bastien Pitaresi, adjoint au maire chargé des sports, et Alexandre Bermand, adjoint au maire chargé du développement durable. Les deux terrains sont en effet très sollicités pour les entraînements et les matchs. Les deux tiers des utilisateurs provenant des communes voisines, la mutualisation des équipements à l’échelle intercommunale est un enjeu.
La sur-fréquentation a en effet des incidences sur le maintien de la qualité et de l’intégrité des terrains. Il peut être difficile, dans ces conditions, de récupérer la couverture végétale de parties endommagées (mêlées de rugby). « C’est grâce au dévouement exceptionnel des agents que l’on y parvient », insiste Bastien Pitaresi. La pédagogie auprès des présidents de clubs, usagers et habitants est, une fois encore, la clé de voûte : expliquer que les modifications de pratiques d’entretien peuvent induire des effets visuels temporaires et faire accepter les changements.
Lire aussi notre article :