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Maires de France
Dossiers et enquêtes
mai 2019
Environnement

Construire la ville en utilisant la nature

Les collectivités doivent répondre à l'urgence climatique et environnementale alors qu'elles manquent de moyens financiers et humains. Avec le contrat de transition écologique, l'État souhaite accompagner les actions des territoires. Les élus ont intérêt à privilégier les solutions fondées sur la nature.

Martine KIS
Illustration
Le constat de l’urgence climatique et environnementale est connu. En octobre 2018, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) alertait sur les conséquences d’un réchauffement de 1,5° : ­acidification des océans, événements climatiques extrêmes, réfugiés climatiques, montée des océans de 50 cm, problème de ressources en eau pour l’agriculture, canicules… Et que dire si les températures augmentent au-delà ? Rappelons que la trajectoire actuelle mène plutôt vers 3° de réchauffement. En même temps, la biodiversité s’effondre. En 2017, on apprenait que 80 % des insectes avaient disparu en Allemagne par rapport aux années 1990. Selon la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), l’équivalent du GIEC pour la biodiversité, 42 % des animaux terrestres et des plantes ont décliné au cours de la dernière décennie. En cause, aussi bien le réchauffement que l’usage intensif d’intrants en agriculture et le morcellement des espaces naturels. 

1,5°    
de réchauffement 
est l’objectif de l’accord de Paris. Les politiques actuelles mènent à 3°.

La mobilisation mondiale, concrétisée par l’accord de Paris sur le climat entré en vigueur en novembre 2016, se révèle trop en retrait pour infléchir la trajectoire. Les collectivités territoriales ne baissent pourtant pas les bras. En témoigne le réseau C40 Cities qui réunit plus de 96 mégalopoles du monde (1), représentant plus de 700 millions de personnes. Actuellement présidé par Anne Hidalgo, il cherche à favoriser l’action locale dans la lutte contre le changement climatique. Des « GIEC territoriaux » se créent, à l’image de la Nouvelle-Aquitaine qui dispose de son panel de scientifiques pour éclairer son action sur son territoire, mais aussi des régions Occitanie, Sud et Auvergne-Rhône-Alpes. Localement, communes et intercommunalités se mobilisent, toujours plus nombreuses.
Une connaissance précise du territoire devrait permettre aux collectivités une action fine. Las, « le nombre de textes à adopter pour réguler l’espace est si important que les élus ne peuvent prendre le risque d’une politique adaptée au territoire », déplore André Flajolet, maire de Saint-Venant (62) et président de la commission transition écologique de l’AMF. Emblématique de cette situation, le plan climat-air-énergie territorial (PCAET) : « Il est obligatoire pour les communes de plus de 20 000 habitants. Mais la moitié d’entre eux sont inopérants ou inexistants, car trop complexes », regrette-t-il. En lieu et place d’un aménagement faisant place à l’innovation, à l’expérimentation, les collectivités s’épuisent à élaborer des outils qui se superposent : PLUi, SRCE, PCAET, PPRT, PPRI, Scot, PDU… Face à la nécessaire mobilisation des collectivités, il évoque « l’inquiétude devant l’instabilité des lieux de décision et le risque de réponses non coordonnées par rapport aux enjeux de cohérence territoriale », ainsi que la « lassitude » des élus face à la baisse des moyens financiers des collectivités.

 3°
la trajectoire de réchauffement 
en 2100. À 2°, les écosystèmes 
risquent d’être détruits.

Dans le cadre du Grand débat national, la conférence portant sur le financement de la transition écologique, à laquelle a participé l’AMF, a formulé des propositions : verdissement de la fiscalité, taxation des activités polluantes au profit de la transition écologique, création d’une banque européenne d’investissement finançant des prêts à taux zéro en faveur du climat. 

Droit à l’expérimentation
Pour le maire de Saint-Venant, l’État ne doit plus être dans le contrôle et la sanction, mais agir comme un partenaire des collectivités en mettant en œuvre un véritable droit à l’expérimentation. Car c’est au niveau des communes que se mettent en œuvre les principes de la transition écologique, rappelle-t-il : « Construire la ville pour éviter le ruissellement et les îlots de chaleur, capter l’énergie fatale, associer les citoyens à des attitudes résilientes ». C’est l’ambition des contrats de transition écologique (CTE), lancés par le gouvernement en 2018, qui visent à faciliter la mobilisation de tous les acteurs à l’échelle d’une ou plusieurs intercommunalités en mettant à leur disposition l’ingénierie technique, financière et administrative de l’État central et déconcentré. Une contractualisation qui a pour particularité de ne mobiliser que les financements de droit commun. 
Et puisque, décidément, l’argent est rare, pourquoi ne pas recourir aux solutions fondées sur la nature (2) ? Celles-ci sont en effet souvent moins coûteuses à long terme que des investissements technologiques ou la construction et l’entretien d’infrastructures, et cherchent à assurer le bien-être humain tout en produisant des effets bénéfiques pour la collectivité dans son ensemble.            


 (1)    www.c40.org/ (2) Pour une définition complète des solutions fondées sur la nature, voir le site de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) : https://uicn.fr/solutions-fondees-sur-la-nature/

Questions à... Mohamed Gnabaly, 
maire de l’Île-Saint-Denis (93), vice-président de l’AMF 
et rapporteur de la commission transition écologique
« Urgence climatique et sociale, même combat »
Qu’est-ce que la transition écologique pour une collectivité ? 
La transition écologique met la question écologique au centre du projet politique et des actions de la ville. Cet enjeu devient moteur pour l’ensemble des politiques et va à l’encontre des politiques en silo ou transversales. Depuis 2001, 
l’ensemble des politiques publiques de L’Île-Saint-Denis en émane. La première question est : ­comment travailler à un aménagement du territoire équilibré et résilient, tenant compte des contraintes historiques et géographiques du territoire, du paysage, de la population, de l’économie ?…  Notre premier enjeu est de préserver la place de la nature dans une commune relativement dense avec, à terme, 40 % d’espaces naturels et en reliant la commune à la Seine. Nous créons un îlot de fraîcheur dans «l’océan métropolitain ». Deuxième enjeu : améliorer la qualité de vie dans une commune populaire. À la fin du mandat, 
80 % des logements sociaux auront été rénovés avec des critères imposés par la ville aux bailleurs. 
Comment impliquer la population ?
La transition écologique nécessite d’investir du temps dans la sensibilisation de la population pour changer les comportements, pour que cette transition soit comprise et non subie. Tout le monde est d’accord sur l’urgence climatique et sociale. Mais comment trouver l’équilibre ? Pour nous, il s’agit du même combat. Les économies dégagées par la maîtrise de l’énergie sont sanctuarisées pour un effet levier sur d’autres projets. Aux vœux du maire, les habitants apportent eux-mêmes à manger. L’argent de la collectivité va aux cantines, qui seront à 50 % bio à la fin du mandat et où la population fragile ne paye que 10 % du prix de revient. La transition écologique signifie qu’il faut investir dans la nature, le bâti, l’aménagement, mais aussi dans les usages, dans l’accompagnement de la population pour accélérer sa prise de conscience. Elle ne doit pas subir les transformations. C’est ce que j’appelle «l’écologie populaire ». 

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Cet article a été publié dans l'édition :

n°368 - Mai 2019
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