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Maires de France
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janvier 2021
Développement économique

Mondeville repousse l'implantation d'Amazon

La commune (Calvados, 9 900 hab.) est parvenue, fin 2019, à annuler la création d'un entrepôt de la société américaine. Avec le soutien de la communauté urbaine. Par Bruno Leprat

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Le 24 octobre 2019, la mairie reçoit par mail une demande pressante concernant l'aménagement d'un terrain appartenant à l'entreprise Bosch, qui souhaite le vendre à un mystérieux acquéreur. Elle découvrira, plus tard, son identité.
Le 24 octobre 2019, Hélène ­Burgat, maire de Mondeville, reçoit, par mail, une demande de la société Bosch qui vend un parking de 50 000 m2 sur sa commune. La société – qui aurait un acheteur – veut obtenir, en urgence, un accès pour le terrain. L’acheteur serait «une entreprise de logistique, pas encore implantée dans la région et “pas Amazon” (sic) », précise le mail. La maire appelle son service urbanisme, qui n’a pas reçu de demande de permis de construire. Sa crainte est que l’acheteur, par ses activités, n’ajoute à la circulation routière. «Dans cette zone, dit-elle, nous travaillions sur l’installation d’une grosse base logistique de Carrefour : je me devais de savoir qui serait le voisin. » Quelques jours plus tard, elle se rend sur place, avec le directeur de Bosch et l’aménageur retenu par le futur acquéreur. Un élu de la communauté urbaine (CU) de Caen-la-Mer, qui est responsable de la délivrance de l’autorisation de l’accès demandé, au titre de sa compétence voirie, les accompagne. L’aménageur assure que le permis de construire est «prêt à être déposé », et que l’acheteur n’attend « que » la garantie d’accès. Hélène Burgat découvre l’ampleur du projet – « un entrepôt de 10 000 m2, avec la création de 150 emplois » –, mais toujours pas son porteur. «J’ai insisté, en disant que si la transparence était de mise, nous serions des facilitateurs », se souvient-elle. Ses interlocuteurs restent silencieux. La maire provoque une réunion chez le président de la CU, très impliqué dans le développement économique. Elle se tient le 19 novembre. L’aménageur et le cadre de Bosch sont là ainsi qu’un représentant… d’Amazon. Il admet s’intéresser au terrain. « Enfin nous savons ! », se souvient Hélène Burgat. L’élue lève le camp et tempête. «Je n’ai rien contre le e-commerce et les entreprises, dit-elle. Je sais ce que je leur dois, à commencer par la qualité de mes services publics », financés grâce à la fiscalité économique. «Mais Amazon, reprend-elle, a des pratiques plus que douteuses en matière d’emploi et de fiscalité ; je ne vais pas tendre la main ! »

Ouvrir le débat sur les plateformes logistiques

Trois jours plus tard, elle revoit le président de CU et ils partagent leur défiance. Sa décision est forgée : Amazon ne s’installera pas à Mondeville. Elle en informe la direction de Bosch. Le lendemain, elle poste son opposition sur Facebook, et les journalistes normands sont alertés par un communiqué de la mairie intitulé «Amazon à Mondeville, c’est non ! » Le 27 et 28 novembre, en séance du conseil municipal et du conseil communautaire, les élus de Mondeville et de la CU s’expriment contre l’installation. C’est un coup de tonnerre. «C’est David contre Goliath, dit Hélène Burgat. Soudain, tous les médias nationaux, de LCI au Parisien, de France Inter à BFM, ont voulu m’interroger. » Amazon, de son côté, se retire, sans mot dire. Il n’aura, à aucun moment, fait de déclaration. «Nous avons joué la bataille de l’opinion, explique la maire. Je suis devenue symbole d’une forme de résistance. » Dans les interviews qu’elle accorde, l’élue tance les «méthodes de cow-boy » de l’entreprise, l’impact de son activité sur les petits commerces et donc l’emploi, et, plus largement, «l’optimisation fiscale, les conditions de travail et l’impact environnemental » de l’entreprise. Mi-décembre 2019, le cyclone médiatique est passé, et la maire reprend son souffle. Depuis, elle est approchée par des maires en butte aux intentions de l’entreprise américaine. Le terrain de Bosch est vacant. «Certes, je les ai privés d’un acheteur, mais je reste en contact avec eux. Il n’est pas question que leur terrain devienne une friche », affirme-t-elle. Encore «étonnée » par l’emballement suscité par son refus, Hélène Burgat ajoute : «Cela a correspondu à un moment, je suis maintenant passée à autre chose. Mais j’ai posé la question du modèle économique d’Amazon, qui reste à encadrer. »

 

Interview
Hélène Burgat, maire de Mondeville
« Nous avons choisi la bataille de l’opinion »
Mondeville contre Amazon… avec recul, était-ce une bonne idée ?
Oui. L’entrepôt aurait détruit plus d’emplois que ceux promis par l’entreprise, et le modèle d’entreprise d’Amazon est discutable. Pour des emplois, on ne vend pas son âme, il y a des limites au libéralisme. Et je ne parle pas de la manière d’approcher notre commune. En démocratie, on n’avance pas avec un faux nez. J’ai accompagné nombre d’implantations, je n’ai jamais vu ça.
Sur le papier, Amazon aurait pu faire le forcing…
Oui, la mairie ne pouvait lui interdire d’acheter un terrain privé, et je n’avais rien à dire sur l’aménagement qui était du ressort intercommunal. Notre chance a été que les élus communautaires nous appuient sans faille et que les médias me donnent la parole. Un maire est un gardien des équilibres. Je pense avoir rempli ma mission.
Pourquoi avez-vous choisi de médiatiser votre opposition ?
Nous aurions pu contrer Amazon au tribunal, avec le risque de perdre et de dépenser de l’argent. Nous avons choisi la bataille de l’opinion. Amazon pensait qu’avant les élections municipales, nous ne bougerions pas. Il s’est trompé et a cédé : encore maintenant, je ne sais pas pourquoi, quand on connaît leurs moyens.
Vous souhaitez un meilleur encadrement des projets logistiques. Que proposez-vous ?
Ces entrepôts devraient faire l’objet d’un passage en commission départementale d’aménagement commercial (CDAC). Là, ils seraient autorisés ou non, mais en toute connaissance de cause et de façon concertée. Ces sites logistiques sont des outils de vente, même si les gens ne viennent pas y chercher de marchandise. Avec ce changement de réglementation, on gagnerait en contrôle sur le développement de son territoire car en CDAC, il est rare qu’un projet soit autorisé quand le maire de la commune d’installation s’y oppose.

 

Les acteurs clés
La communauté urbaine de Caen-la-Mer, en charge de la voirie et du développement économique. Ses 50 maires ont opposé un refus unanime au projet. Il n’y a pas eu de surenchère pour garder Amazon, un «front unique dans l’histoire de la collectivité », selon Hélène Burgat. Les médias qui ont offert une tribune à l’élue pour qu’elle s’exprime, et où Amazon a brillé par son absence. La maire, après quelques jours «sur les plateaux parisiens », s’est toutefois retirée de la scène. Non pour préserver son adversaire mais par crainte de la «surexposition ». Les habitants de Mondeville qui ont approuvé la «montée au créneau » de leur maire d’un naturel «pourtant pondéré », selon son directeur de cabinet. Hélène Burgat a reçu de nombreux courriers de particuliers ou de commerçants. Elle évoque cette personne qui lui a dit commander sur Amazon mais trouver «très contestable » le comportement social et fiscal de l’entreprise. «La volonté politique fait souvent défaut devant les GAFA. Ça désespère les gens. Peut-être avons-nous, ici, en faisant front, restauré un peu de la parole publique », estime l’élue.

 

D'autres projets divisent
À Mondeville, les élus ont battu en brèche le projet d’Amazon. Mais à Briec (29) et Fournès (30), ils ont donné leur accord à l’implantation de l’entreprise américaine, non sans soulever des oppositions. En Bretagne, le conseil communautaire de Quimper Bretagne ­Occidentale a autorisé, en février 2020, l’installation d’une plateforme de 9 000 m2 construite dans la commune de Briec. Le nouveau président de l’agglomération émet des réserves sur cette décision, tandis que la commune maintient son soutien au projet qui doit être achevé fin 2021. Les opposants ont manifesté, fin novembre, dénonçant un site coûteux en espaces naturels et pourvoyeur d’emplois peu qualifiés. À Fournès, le maire a délivré le permis de construire, avant que le préfet n’en donne l’autorisation environnementale. Le centre de tri, qui fonctionnera mi-2021, occupera 38 000 m2 sur un terrain de 14 ha. Là encore, les opposants pointent les 500 camions qui transiteront sur les routes d’un territoire touristique et riche de biodiversité. 

 

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Cet article a été publié dans l'édition :

n°386 - JANVIER 2021
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