Le magazine des maires et présidents d'intercommunalité
Maires de France
Dossiers et enquêtes
décembre 2020
Social

Mobilisation générale pour amortir la crise sociale

Élus, agents territoriaux et associations sont à pied d'œuvre pour tenter d'amortir la crise sociale consécutive à la Covid-19. Aide alimentaire, soutien aux familles, logement, etc., Maires de France a enquêté auprès des mairies et des CCAS de grandes villes, de villes moyennes et de petites communes. Tous les acteurs locaux s'inquiètent des dégâts humains à venir.

Illustration
© Ville Limoges/Julien Dodinet
Travailler sur l'accès aux droits, via « l'aller vers », est l'un des objectifs des CCAS afin que les personnes en difficulté sonnent aux bonnes portes, au bon moment.
Depuis la toute fin octobre, Élisa Lapougeas, conseillère en économie sociale et familiale, et un collègue passent trois matinées par semaine au pied des immeubles de Limoges (132175 hab.), préfecture de Haute-Vienne. Au fin fond d’un parking du quartier des Portes Ferrées, l’un des neuf quartiers prioritaires de la ville, trois femmes et leurs enfants font la queue avec cabas et caddie, bientôt rejoints par un jeune père de famille. «Vous êtes bien 4 dans la famille? Avec 3 enfants? Vous aimez la confiture? Vous voulez des yaourts? » Élisa Lapougeas les sert largement. «Nous ne voulions pas de colis au sens strict du terme et si les gens viennent, ce n’est pas pour repartir avec un seul repas»,approuve le maire, Émile Roger Lombertie. Il a recruté Élisa Lapougeas en octobre, pour coordonner cette aide, avec l’appui de la Banque alimentaire qui met à disposition son camion épicerie. La municipalité a déjà annoncé qu’elle la maintiendrait jusqu’au printemps. L’aide de l’État permet de financer le poste d’Élisa Lapougeas jusqu’en juin.
À l’échelle nationale, l’État estime aujourd’hui que 8 millions de personnes ne mangent pas à leur faim sans aide alimentaire. C’est 30 à 40 % de plus qu’il y a un an. Cela représente 12 % de la population.
Huit fois plus que dans les années 1980. Tout le monde semble l’ignorer ou, pire, s’y être accoutumé, relève le Secours catholique dans son rapport annuel, paru en novembre. «Sur 100 nouveaux demandeurs d’emploi, 35 % viennent demander une aide alimentaire», constate, pour sa part, Claude Baland, président de la Banque alimentaire.
À Limoges, cette hausse de la demande a poussé la ville à faire ce qu’elle ne voulait plus faire. De la distribution alimentaire. Le maire préfère le principe de «l’épicerie sociale et éducative».Émile Roger Lombertie ne veut plus non plus «raisonner en quartiers prioritaires» comme lors du premier confinement, mais «en populations prioritaires». Il mesure que la pandémie va provoquer de «nouveaux pauvres», venant s’ajouter à la pauvreté déjà existante, qu’il faut continuer à soutenir. «On avait 25000 personnes vivant sous le seuil de pauvreté, on en a sans doute de 10 à 15000 de plus», jauge-t-il. 240 personnes ont déjà bénéficié de ces distributions, la moitié était inconnue du centre communal d’action sociale (CCAS). Élisa Lapougeas a fait le tour des centres sociaux, écoles, médiateurs de quartiers «pour élargir le cercle des personnes à même d’orienter des personnes chez nous». Le seul critère pour bénéficier de cette aide est d’avoir une perte de revenus. «On ne veut écarter personne sous prétexte de seuils », explique Aurélie Lecointre, responsable du pôle action sociale du CCAS. Car l’aide alimentaire sert aussi à étudier 

la situation du foyer, vérifier que ses droits sociaux ont été ouverts, etc. Au rez-de-chaussée d’un autre immeuble, à Limoges, Séverine Joubert met en place les premiers coffrets de Noël. Le prix est imbattable, 3euros. Des pots de confiture, du thé, des confiseries. Nous sommes dans l’épicerie sociale et éducative de la ville qu’elle dirige. L’épicerie sert de supermarché à 270 familles. En temps ordinaire, ce sont plutôt 200 familles. «On ne peut pas faire plus », lâche la responsable. Les «usagers » du CCAS deviennent ici des clients. Le prix payé représente 10 à 30 % de celui payé dans un supermarché ordinaire. Cette différence doit permettre au foyer de faire les économies nécessaires pour faire face aux dépenses.

ASSURER L'ALIMENTATION ET L'HÉBERGEMENT
Ceci permettra par exemple à une aide à domicile de mettre de côté 600 euros pour faire réparer sa voiture. Ce matin, Séverine Joubert a reçu un couple avec deux enfants, 3 500 euros de revenus par mois. «Mais ils ne s’en sortent plus car ils n’ont pas changé leurs habitudes de consommation et il manque 600 euros dans le budget mensuel ». «On se donne un an pour tout remettre à flot, renégocier un apurement, les prêts bancaires », explique le père de famille qui vient faire les courses. Sa femme a du mal à accepter cette situation. C’est ce genre de situation que Séverine Joubert s’attend à connaître de plus en plus.
Comme celles de personnes n’ayant pas retrouvé d’emploi, épuisé leurs droits au chômage ou en chômage partiel.
« Je crois qu’on a rien vu encore », confirme René Ortega. Il dirige le groupement d’intérêt public Gers solidaire. Dans ce département rural, cette structure réunit des collectivités (dont le conseil départemental), des communes (vialeurs CCAS) et des associations autour de l’aide alimentaire. Le volume distribué a augmenté de 30 % depuis la fin du premier confinement. Mais le nombre de bénéficiaires reste en revanche le même. Explication : «les gens déjà dans la panade le sont plus encore et ont besoin d’encore plus d’aide», explique René Ortega, également soucieux de «l’inflation» des demandes de RSA.
L’aide alimentaire est «l’un des trois piliers avec la santé et le logement »,constate Isabelle Rolland, adjointe au maire de Rétiers (Ille-et-Vilaine, 4300 hab.). Comme d’autres élus en charge de l’action sociale ou des solidarités, elle ne compte plus les heures et les week-ends passés à organiser la réponse sociale. Lors du premier confinement, il a fallu fabriquer des masques. À l’époque, Coralie Breuillé n’était, elle, pas encore adjointe aux solidarités de Poitiers (Vienne, 88291 hab.). Mais elle faisait des maraudes dans les quartiers en tant que travailleuse sociale. «L’urgence »,aujourd’hui, c’est aussi pour elle «l’alimentation et l’hébergement ». Mais «ce que l’on fait en urgence doit servir à préparer l’après ». Elle redoute la fin de la trêve hivernale, en mars 2021.

Témoignage Marine Jeantet,
déléguée interministérielle à la lutte contre la pauvreté
« NOUS DEVONS NOUS ADAPTER À L’URGENCE »
La stratégie de prévention et de lutte contre la pauvreté a été conçue en période de croissance économique. Elle ne visait pas à répondre à l’urgence mais à investir pour éviter la reproduction de la pauvreté. Ses piliers sont donc toujours valables, crise ou pas. Mais celle-ci impacte sa mise en œuvre par exemple pour organiser les «petits déjeuners gratuits » dans les écoles. Nous avons essayé de réenclencher le dispositif à la rentrée mais cela a été compliqué. Il en est de même pour la tarification sociale dans les cantines, promue par le dispositif du «repas à un euro ». Nous avons constaté que quand l’école a fermé, cela a eu un impact fort sur des familles qui ont dû recourir à l’aide alimentaire. Nous réfléchissons à un recalibrage de la mesure car les critères d’éligibilité des communes sont trop restrictifs. L’État devrait proposer cela à la prochaine rentrée, en septembre 2021. Pas avant car nous manquons de visibilité sur les communes qui l’ont mis en place et nous voulons éviter l’effet d’aubaine. Notre objectif n’est pas de subventionner mais d’inciter les communes qui n’ont pas de tarification sociale à en adopter une. Nous allons parallèlement relancer le chantier sur le revenu universel d’activité, interrompu depuis le printemps. »


Dans les commissions de prévention des expulsions, «on commence déjà à voir l’afflux de dossiers d’impayés de loyers», fait écho Bérengère Trumel, coordinatrice de l’Union départementale des CCAS et CIAS d’Ille-et-Vilaine. Toutes cautionnent les alertes de la Fondation Abbé Pierre sur «la bombe à retardement» des impayés.
La Fondation Abbé Pierre, qui prépare son prochain rapport annuel sur le mal-logement, avance le chiffre de 300000 personnes sans abri aujourd’hui. «Ça signifie deux fois plus qu’en 2012 et trois fois plus qu’en 2001. C’est effrayant!», s’est alarmé son délégué général, Christophe Robert, le 15 novembre. La tendance se confirme sur le terrain. À Limoges, les bénévoles des Escales solidaires, qui font des maraudes le dimanche, voient déjà deux fois plus de monde que l’an passé à la même époque. À Bergerac (26833 hab.), «ville à la campagne», deuxième ville de la Dordogne, le nouveau maire, Jonathan Prioleaud, avait réquisitionné des mobiles-homes du camping lors du premier confinement. Dix places qui avaient permis de mettre à l’abri deux couples et des jeunes. Rebelote en octobre. À plus long terme, la ville réfléchit à l’idée de développer ce mode d’accueil alternatif, pour certains marginaux, notamment avec des chiens.
Même sur un territoire relativement privilégié économiquement comme celui de la communauté de communes du pays du Châteaugiron (5 communes, 26 000 habitants), en Ille-et-Vilaine, la situation se tend. La dernière analyse des besoins sociaux, en cours de finalisation, attire l’attention des élus sur le fait que si une majorité des habitants se porte toujours bien, «une frange de la population décroche, les écarts se sont accentués et leurs difficultés risquent de s’accentuer», souligne Carole Pérot, en charge du CCAS de Noyal-sur-Vilaine.
La municipalité de Poitiers a, elle, lancé mi-novembre son premier «plan d’urgence sociale pour soutenir les plus fragiles». Volontaires, les élus ambitionnent que dans la capitale poitevine, «personne n’ait faim, ne dorme dehors ni ne souffre d’isolement social». Près de la gare, les habitués du quartier ont bien vu que quelque chose changeait. La caserne des pompiers, tout juste vidée depuis un mois, s’est transformée en «centre d’accueil solidaire». S’y retrouvent ceux (associations, institutions) qui accompagnent les plus fragiles. Tout à côté, un gymnase fait office de «halte répit», un lieu «chauffé et équipé de douches». Sa gestion est confiée à la Croix-Rouge française. La ville a obtenu le soutien financier de l’État (via la direction départementale de la Cohésion sociale). Mais ce que l’élue veut, c’est que l’urgence ne s’arrête pas quand les températures remonteront. «Notre objectif est de faire accéder les gens au droit commun» et «combler les trous dans la raquette».Le 115 est moins sous pression, «car des places d’urgence se sont créées un peu partout», observe l’élue. Il y a aussi moins d’étrangers. Mais «nous avons besoin de places d’intermédiation locatives. Et nous avons jusqu’à la mi-mars pour y travailler».
À quoi faut-il se préparer? Les élus aimeraient le savoir. «Je ne me projette qu’avec un vaccin», réplique l’un d’eux. Beaucoup redoutent «le plus terrible». Pour le maire de Limoges, psychiatre de métier, ce sont «des vagues de suicides».Les élus appréhendent la prise en charge des personnes souffrant de troubles psychiques. Avec angoisse, car «les réponses sont rares et les structures déjà saturées». Deborah Leforestier, responsable du pôle social de Saint-Malo (46000 hab., Ille-et-Vilaine), «ressent le besoin d’accompagnement supplémentaire», pour «rassurer sur un avenir vers lequel les personnes fragiles ont déjà du mal à se projeter. Les gens vont être cabossés à la sortie, il va falloir reprendre des choses. Les clubs des aînés, les manifestations comme la semaine bleue, ce sont des moments qui ne se remplacent pas».

100M€ 
c’est le montant du plan de soutien aux associations de lutte contre la pauvreté lancé par le gouvernement, le 26 novembre. Il sera mis en œuvre sous la forme de deux appels à projets successifs de 50 M€ chacun : l’un sur 2020-2021, l’autre sur 2021 2022.  
www.solidarites-sante.gouv.fr

 

ALLER AU-DEVANT DES PERSONNES

Dans le Gers, René Ortéga, directeur adjoint de l’action sociale territoriale, veut croire que «le droit commun pourra répondre à pas mal de situation ».À condition de travailler sur l’accès aux droits, pour que les personnes en difficulté sonnent aux bonnes portes et au bon moment. «Aller vers », l’un des autres piliers du travail social, revient en boucle à Saint-Malo. On compte sur les liens «bien ancrés »au sein du réseau des partenaires sur lesquels les travailleurs sociaux s’appuient tous les jours pour «rester réactifs », selon les mots du directeur du CCAS, Yann Audrain. «C’est au moins l’un des points positifs de cette épidémie »,pointe-t-il de concert avec l’adjointe au maire, Sophie PirotLeprizé. Avoir fait une piqûre de rappel sur le fait que nous devons aller vers les publics et non l’inverse. »Car les «nouveaux » pauvres, les personnes au bord de la faillite, qui risquent de perdre un toit, après un travail, ne sauront pas forcément où aller chercher de l’appui pour éviter de sombrer, expliquent-ils. «Il faut donc dédramatiser l’accueil social,insiste la responsable de l’épicerie sociale et éducative de Limoges. Les gens en train de se paupériser ne passent pas la porte assez tôt. » En début de mandat, ce qui peut sembler des poncifs prend plus de sens. Pour tout le monde, «c’est 2021 qui fait plus peur ». Derrière le masque, les élus restent silencieux. Pensifs. Mais Isabelle Rolland s’emporte lorsqu’elle recompte le nombre de CCAS supprimés par des communes de moins de 1 500 habitants depuis que la loi NOTRe leur en a laissé la possibilité. Une étude de l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales (OFGL), parue en novembre, pointe en effet une division quasiment par deux du nombre de CCAS entre 2007 et 2019. Son département en a perdu 69. «C’est dramatique car un CCAS réunit des partenaires qui ont besoin de travailler ensemble, élus et société civile, qui composent chacun la moitié du conseil d’administration.» Elle «comprend» que dans des communes de 150 habitants, l’action sociale soit compliquée à mener. Mais selon elle, «il y a d’autres choix à faire». Comme cette coopération informelle dans le pays voisin de Châteaugiron (26000 hab.). Chacune des 5 communes n’a qu’un «petit» CCAS avec un agent au mieux à trois quart temps. Mais l’EPCI détache un mi-temps chargé d’aider à leur coordination. Sans même gérer la compétence sociale à l’échelle intercommunale, les élus veulent poursuivre une «dynamique de réflexion», car «la crise ne doit pas tout arrêter». Rendez-vous est déjà pris en février pour faire ensemble le point sur le portrait social du territoire. Avant de réfléchir aux nouvelles réponses à apporter…

 

Les nouvelles mesures du gouvernement
Le Premier ministre a présenté de nouvelles mesures, fin octobre, visant à «soutenir le pouvoir d’achat des personnes précaires et modestes ». Parmi celles-ci figure le versement d’une aide de 150 € aux bénéficiaires du RSA et de l’ASS (plus 100 € par enfant), et de 150 € aux jeunes non étudiants de moins de 25 ans touchant des allocations logement et aux étudiants boursiers. Ainsi que l’envoi gratuit de masques aux publics précaires.
Le gouvernement veut l’ouverture de 100 points conseils budgets supplémentaires. Il souhaite augmenter le nombre de structures faisant de la domiciliation (pour les personnes sans domicile) afin de limiter le «non-recours » aux droits. Pour l’insertion, il monte à 80 % le taux de cofinancement par l’État des parcours emplois compétences dans les quartiers prioritaires et les zones de revitalisation rurale. L’État gonfle ses aides pour créer 30 000 postes supplémentaires dans les structures d’insertion par l’activité économique. Il soutiendra l’extension à 50 nouveaux territoires de l’expérimentation «zéro chômeur de longue durée. »

 

 

 

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Cet article a été publié dans l'édition :

n°385 - Décembre 2020
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