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Maires de France
Solutions locales
juin 2021
Environnement

Villegailhenc confrontée au chaos après les inondations

En 2018, la commune (1 700 habitants, Aude) a été très rapidement dévastée par de terribles inondations. Le maire évoque ces heures sombres suivies d'un impressionnant élan de solidarité. Par Sarah Finger

Illustration
Dans la nuit du 14 au 15 octobre 2018, l'équivalent d'un an de pluie s'abat sur Villegailhenc. La rivière le Trapel, en crue, a emporté le pont qui est emprunté par 6 000 véhicules chaque jour.
Dans la nuit du 14 au 15 octobre 2018, l’équivalent d’un an de pluie s’abat sur Villegailhenc. Le village, situé à 9 km au nord de ­Carcassonne, va vivre les pires heures de son histoire : le pont qui enjambe la rivière le Trapel est emporté, coupant la commune en deux. Au total, 430 habitations seront sinistrées sur les 860 que compte Villegailhenc. Quatre personnes perdront la vie durant ce drame. « Ce soir-là, tout est allé très vite », se souvient Michel Proust, 70 ans, maire de Villegailhenc depuis 2001. « Les pluies se sont fortement intensifiées après 23h00. Vers 1h00 du matin, j’avais déjà 30 cm d’eau dans mon garage alors que j’habite sur une butte. Je ne pouvais même plus apercevoir la maison de mon voisin. Impossible pour moi, comme pour les autres élus, d’accéder à la mairie et de lancer le plan communal de sauvegarde (PCS). » Les coups de fil s’enchaînent : le maire contacte ses adjoints, le préfet l’appelle pour l’informer qu’une cellule de crise a été mise en place. « J’avais en ligne des habitants qui avaient grimpé sur leur toit, raconte Michel Proust. J’étais aussi en contact, toutes les demi-heures, avec un monsieur handicapé, seul, en fauteuil roulant. Il avait de l’eau jusqu’aux genoux, sans pouvoir bouger. » Vers 1h30, les accès à Villegailhenc sont déjà bloqués. « Heureusement, les pompiers étaient sur place, postés à toutes les entrées de la commune, poursuit le maire. Ils ont pu porter secours à une femme enceinte. » À 3h30, le pont principal du village cède, libérant une immense vague. Pas moins de 236 véhicules garés sur la commune sont emportés par les eaux. Cloués au sol durant la nuit, les hélicoptères parviennent à hélitreuiller 12 habitants au petit matin tandis que les pompiers peuvent enfin secourir cet habitant handicapé. « À partir de 7h00, nous avons pu constater l’étendue des dégâts mais il était encore impossible d’accéder au cœur du village, se souvient Michel Proust. La mairie et la cantine, relativement préservées, ont été utilisées pour notre cellule de crise tandis que notre salle polyvalente a permis de mettre des habitants à l’abri. »
 

« Chacun a trouvé son rôle  »

Le maire estime que 80 % des habitants ont été touchés par ce drame. Parmi les familles sinistrées, certaines refusent de quitter leur maison par crainte des vols. Les équipements communaux ont, eux aussi, été lourdement impactés. Au fil des heures, la liste des sinistres s’allonge : véhicules, foyer et ateliers municipaux, bibliothèque et ludothèque, local du 3e âge, etc. La circulation dans le village devient vite problématique : 6 000 véhicules empruntaient chaque jour le pont détruit. Désormais, une seule rue permet de traverser la commune. Mais déjà, des militaires, gardes mobiles, bénévoles convergent vers Villegailhenc pour épauler les habitants. Un souvenir émouvant pour Michel Proust : « Les dons affluaient de partout. Sinistrés et bénévoles étaient nourris grâce à des commerçants, des supermarchés, des traiteurs ou à la Banque alimentaire. L’élan de solidarité était formidable. Un électricien, venu de Savoie, est même resté 15 jours dans le village pour faire le tour des maisons ! Du matériel, et même un 4x4, ont été offerts à la commune. » Les élus sont sur la brèche. Pendant une semaine, Michel Proust s’active non-stop en mairie tandis que ses adjoints et conseillers accompagnent les sinistrés dans leurs démarches, font le lien avec les services d’aide psychologique, prennent en main les problèmes de circulation, la distribution d’eau potable ou se chargent du courrier, le bureau de poste ayant été détruit. « Chacun a trouvé son rôle, résume le maire. Il a fallu un mois pour nettoyer le village. » Depuis, la vie a retrouvé son cours normal à ­Villegailhenc. Ou presque : plus d’une centaine d’habitants ont préféré s’en aller. Et le traumatisme restera ancré à jamais dans cette cité, comme le résume Michel Proust en quelques mots : « Il y a un avant et un après. »

 

INTERVIEW
Michel Proust,
maire de Villegailhenc (11)
« Le bilan humain aurait pu être plus lourd »
Pourquoi votre commune est-elle particulièrement exposée aux pluies et aux inondations ?
Trois cours d’eau traversent notre village. De plus, nous sommes situés sur les contreforts de la Montagne noire, qui bloque les nuages. Les eaux de ruissellement s’écoulent jusqu’à Villegailhenc. Nous avions déjà essuyé une crue historique en 1999. Les épisodes cévenols sont plus fréquents qu’autrefois et nous avons entre 4 et 5 alertes oranges par an. C’était d’ailleurs le cas le 14 octobre 2018.
Comment jugez-vous le bilan humain de ce drame ?
Ces inondations auraient eu des conséquences bien plus désastreuses si elles étaient survenues durant la journée car de nombreux habitants auraient pris de gros risques en sortant de chez eux. Heureusement, ces intempéries sont survenues tandis que la plupart d’entre eux dormaient à l’étage. Certains ont été prévenus de la catastrophe en cours par un chasseur qui a tiré des coups de fusil en l’air pour les avertir : les gens ont ouvert leurs fenêtres, mais ne sont pas descendus.
À l’époque, votre commune ne disposait pas de système d’alerte. Qu’avez-vous entrepris depuis ?
Nous mettons en place un service de télé-alerte par SMS, mail, téléphone, sur les réseaux sociaux. Le fichier des destinataires est en cours d’élaboration. Deux véhicules municipaux ont été équipés de haut-parleurs pour prévenir les habitants en cas de danger, et nous avons acheté des talkies-walkies pour les élus et les employés communaux. Dans chaque quartier, de jeunes référents seront chargés d’aller avertir, chez elles, les personnes isolées ou âgées. En cas d’alerte orange, les habitants iront se garer sur les hauteurs du village afin que les véhicules emportés par les eaux n’obstruent pas les rues et les ponts. Enfin, notre plan communal de sauvegarde (PCS) est en cours de révision.

 

Les acteurs clés
• La préfecture s’est révélée incontournable dans l’aide apportée à la commune et ce, dès les premières heures. « Les gardes-mobiles nous ont aidés à organiser la circulation et ont assuré la sécurité des biens et des personnes sinistrées durant un mois, explique le maire.
• Le préfet, très réactif, a également validé rapidement les avances financières de l’État. » Carcassonne Agglo, à laquelle Villegailhenc est rattachée, a été d’une aide précieuse dans plusieurs dossiers, notamment le relogement des sinistrés dans des gîtes ou des locations. Cette aide se poursuit aujourd’hui avec, notamment, un projet de réutilisation des vieilles pierres issues des bâtiments détruits dans le cœur du village : des jardins, des murets ainsi qu’un « mur du souvenir » doivent être bâtis avec ces pierres.
• Le Conseil régional d’Occitanie, au travers de son Plan Aude, a débloqué une enveloppe de 28,6 millions d'euros pour les communes sinistrées par les inondations de 2018, dont 2 millions d'euros pour la reconstruction de Villegailhenc. La moitié de cette somme sera consacrée à la reconstruction du pont du village, à l’horizon 2022-2023. L’autre moitié se destine à la voirie, aux bâtiments, toitures et espaces publics.

 

Le SOS lancé par le maire
L’association «  SOS Villegailhenc » (https://sos.ville gailhenc.org) a été créée en 2019 par la municipalité. Objectif : réunir des dons, notamment auprès des entreprises, afin d’aider la commune à financer les travaux nécessaires à sa reconstruction, dont le coût est estimé entre 7 et 12 millions d'euros. « Malgré les aides de l’État et des collectivités, certains travaux restent en effet à notre charge, comme la démolition de 4 granges, l’aménagement des abords du futur pont et celui du cœur du village, explique le maire, Michel Proust. Or, notre budget de fonctionnement ne s’élève qu’à 1,7 millions d'euros. Jusqu’ici, l’État a compensé nos pertes de fiscalité mais, pour 2021, nous ne savons pas encore si ce sera le cas et nous risquons donc de perdre environ 200 000 €. » Pour l’heure, l’association n’a récolté qu’environ 6 000 €. «Entre la Covid-19 et d’autres drames, comme la tempête Alex et l’incendie de Notre-Dame, les événements n’ont guère aidé notre collecte, déplore le maire. Mais à présent, il est temps de relancer notre appel ! »
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Cet article a été publié dans l'édition :

n°391 - JUIN 2021
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