À Échassières (Allier), le projet d'exploitation du lithium divise
Lancé en 2022, le plus grand projet minier de France pourrait se concrétiser dans 3 ans. Il suscite espoirs, craintes ou attentisme

Dans les années 1960, les géologues découvrent que les paillettes de mica, qui tapissent les sols de la carrière et des forêts voisines, sont riches en oxyde de lithium. Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) évoque «un gisement d’importance européenne, voire mondiale ». Faute de débouchés, les brillantes paillettes restent inexploitées.
Les temps ont changé. Avec le pacte vert européen de 2020, la mobilité électrique est devenue le fer de lance de la décarbonation. Et le lithium, un symbole de la réindustrialisation. Jadis utilisé pour la fabrication de lubrifiant, le métal blanc est un composant essentiel des batteries de voitures électriques. Un élément que les constructeurs européens importent de Chine, d’Argentine mais surtout du Chili (80 %). Au rythme annoncé de l’évolution de la demande de batteries, la consommation de lithium pourrait être multipliée par vingt dans l’Union européenne. Ce qui aiguise les appétits des compagnies minières.
Lancé en octobre 2022 par Imerys, le projet «Emili » (« Exploitation de Mica Lithinifère ») s’annonce comme un poids lourd de l’industrie lithinifère européenne. De ses huit galeries souterraines, la mine d’Échassières pourrait extraire 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium par an. «De quoi équiper 700 000 voitures électriques par an », calcule Christopher Heymann, directeur du site Imerys d’Échassières.
Un projet soutenu par l’État
Avec 22,5 M€ d’aides publiques, un crédit d’impôt de 200 M€ et une garantie sur un emprunt de 123 M€, l’État soutient fortement le projet «Emili ». Lequel n’en est qu’à ses balbutiements. Inscrite dans la liste des projets stratégiques du règlement européen sur les matières premières critiques et élevée au rang de projet d’intérêt national majeur, la mine de lithium auvergnate n’existe que sur le papier.
Dans les prochains mois, Imerys lancera la phase pilote de son projet. Il s’agira de creuser une galerie souterraine de 1,2 km de long et de concasser 13 000 tonnes par an de minerai. Les granulats seront envoyés dans les unités de concentration et de conversion. Construites à proximité du site minier, ces installations produiront 200 tonnes de sels de lithium par an.
Ce n’est qu’à l’issue de trois ans d’essais que l’industriel prendra sa décision finale d’investissement. Il s’agira, cette fois, de creuser huit chambres d’extraction, de bâtir, in situ, une usine de concentration de 30 hectares. Trop importante pour Échassières, l’usine de conversion chimique (40 hectares) se situera à Montluçon, à environ 40 km du village. Après concentration, le mica lithinifère sera transporté par des conduites souterraines jusqu’à un terminal ferroviaire (à construire sur un site non déterminé) situé à 15 km de la mine. Chargé sur un train de fret, le minerai sera expédié, 40 km plus loin, à la future usine de la Loue pour les traitements finaux de conversion.
Mais à supposer que les essais s’avèrent concluants dans trois ans, la décision d’investir reste sujette à de nombreux facteurs. Économiques, tout d’abord. Les perspectives d’évolution à long terme du prix du lithium (très fluctuant, lire ci-dessous) devront être à la hausse pour justifier le 1,8 Md€ d’investissement initial et les 300 M€ de coût d’exploitation annuel sur cinquante ans. Facteurs techniques, aussi. Le passage de lourd train de fret sur la ligne Gannat-Montluçon nécessitera d’importants travaux qui ne sont pas programmés par la SNCF. RTE n’a pas non plus construit les lignes souterraines de 63 000 volts devant relier ses postes de Bellenaves et de la Durre aux futures usines de concentration et de conversion.
Facteurs environnementaux, aussi. L’usine de conversion pomperait 600 000 m3 d’eau par an dans la Sioule. Or les effets du réchauffement sur l’affluent de l’Allier sont déjà perceptibles et s’amplifieront dans les prochaines décennies. S’appuyant sur les dernières projections climatiques, une étude réalisée pour le compte du Sage (schéma d’aménagement et de gestion de l’eau) annonce des niveaux d’étiage inférieurs de moitié à ceux d’aujourd’hui. Encore préliminaires (le rapport Hydrologie, milieux, usages, climat – HMUC – du bassin du Cher est attendu pour 2027), ces données inquiètent localement.
« Nous craignons que le projet menace les ressources en eau et génère des conflits d’usage », confirme Michèle Petit, vice-présidente de la section départementale de France nature environnement (FNE, lire ci-dessous).
Des emplois à la clé ?
Même si son conseil municipal a émis, en avril 2025, un avis favorable à la phase pilote du projet (contrairement à celui du village de Saint-Bonnet-de-Rochefort où Imerys pourrait construire son quai de chargement ferroviaire), le maire d’Échassières n’est pas totalement serein. «Pour le moment, l’eau est le principal point de vigilance des élus », confirme Frédéric Dalaigre. L’élu voit d’un bon œil le développement de l’activité économique de son village qui a pratiquement perdu la moitié de sa population depuis la fin des années 1960. Une part des 300 emplois directs promis par Imerys pourrait s’installer sur place et contribuer à relancer le commerce et permettre l’ouverture de nouvelles salles de classe.
Pour autant, le maire n’entend pas brûler les étapes. «Il est beaucoup trop tôt pour faire des plans. Imerys ne prendra pas de décision avant 2027 », soupire-t-il. Et les promesses de l’industriel ne seront, peut-être, pas toutes tenues. Selon une étude du Conseil général de l’économie (CGE), les hypothèses de création d’emplois d’Imerys «semblent nettement surévaluées ». Estimées à 2 M€ par an, les retombées fiscales locales de l’exploitation industrielle du lithium n’apparaissent, en revanche, pas exagérées, selon le CGE.
Michèle Petit, vice-présidente de France nature environnement (FNE) Allier
« Nous avons de multiples inquiétudes »
Cet article a été publié dans l'édition :
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