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30/04/2024
Social

Centres sociaux. Conforter leur rôle de cohésion

En milieu rural, les centres sociaux ont un rôle essentiel pour maintenir la cohésion sociale et la solidarité. Malgré les contraintes financières et administratives, ils innovent et développent de nouveaux services pour tous les publics. Les centres demandent aujourd'hui à leurs partenaires, parmi lesquels les collectivités, de sécuriser leur modèle économique.

Par Emmanuelle Stroesser
Illustration
© Lucile Barbery
Selon leur Fédération, les centres sociaux sont implantés à 23 % en zone rurale (ici, le centre social itinérant de Vouziers - 08). Ces structures ont mis en place des activités ciblées pour tous les publics.
Dans certains territoires, l’histoire des centres sociaux se fond littéralement dans le décor. Dans l’Allier, l’empreinte se grave jusque sur la façade de leurs locaux : «centre social rural ». Mais depuis leur création au milieu du siècle dernier, leur rôle a bien changé.

Dans la commune du Donjon (1 100 habitants), le centre social rural, créé en 1972 par la Mutualité sociale agricole (MSA) où les familles d’agriculteurs venaient rencontrer l’assistante sociale, n’a plus rien à voir avec la structure actuelle, baptisée La Farandole, à la fois «centre social et tiers-lieu ». Même si pour certains habitants, «surtout la vieille génération », le centre reste assimilé aux «cassoces », glisse le maire de la commune, Guy Labbé. «Incroyable que ce terme social gêne encore des personnes d’ailleurs », déplore l’élu. Le centre a pourtant fait sa mue : «c’est simple, ils touchent toutes les tranches d’âge, de 0 à 100 ans ! », résume le maire, ravi que le public se soit beaucoup diversifié grâce aux activités en direction des plus jeunes sur le territoire des 14 communes de la communauté de communes Entr’Allier Besbre et Loire (25 000 habitants) sur lesquelles le centre rayonne.

Les bâtiments se sont agrandis à mesure que ses activités, son équipe (10 salariés) et sa fréquentation se sont étoffées. Dans le département voisin de la Nièvre, les centres sociaux ruraux sont nombreux. À l’origine, il y en a eu un par canton, raconte le maire de Lormes (3 500 habitants), Christian Paul. Sa commune héberge le centre social intercommunal des Portes du Morvan (60 ans, en septembre). Un nouveau président est à sa tête depuis deux ans, et une nouvelle directrice depuis un an.

Ici aussi, le centre s’est transformé. L’équipe est en pleine rédaction de son projet social pour renouveler son agrément auprès de la caisse d’allocations familiales (CAF). Dans le hall et les bureaux des salariés, les mémos, espaces d’expression libre et «paperboard » tapissent les murs de réflexions, pistes, d’interrogations aussi bien celles des salariés que des usagers et bénévoles. «Les personnes expriment leur besoin de convivialité, d’endroits où se retrouver, de lutte contre l’isolement géographique mais aussi culturel », résume le président du centre, Romain Beaucher.

« Dans cette zone enclavée, où la mobilité est faible, le lien social est d’autant plus important à retisser qu’il a été distendu par le Covid-19 », ajoute la directrice. La crise sanitaire a exacerbé une autre mission centrale des centres sociaux : celle de faire vivre la mixité sociale et de faciliter l’intégration des nouveaux habitants.
 

Un pôle " petite enfance et parentalité "

Le centre social est «un foyer d’initiatives portées par des habitants associés, appuyées par des professionnels capables de définir et de développer un projet social pour l’ensemble de la population d’un territoire », rappelle la plaquette de présentation de La Farandole (Allier). Son projet vient, lui, d’être renouvelé pour quatre ans avec la CAF. Avec une nouveauté : le développement d’un pôle «petite enfance et parentalité ». Cela fait quelques années que le centre a opté «pour un projet résolument d’éducation populaire, et les personnes se sont emparées du centre », assure sa jeune directrice, Laetitia Pelletier. Citant la création d’un collectif «Femmes et territoire », qui a notamment fait campagne contre les violences faites aux femmes et qui s’est déplacé à la Goutte d’Or, à Paris, pour rencontrer d’autres femmes. Début mars, ce collectif a réuni près de 60 personnes dans la salle des fêtes, en face du centre social, pour parler du droit de vote. «C’est bien quand le centre social secoue le cocotier », remarque Guy Labbé. Dans le jargon des centres sociaux, on préfère parler du «pouvoir d’agir ».
 

L’itinérance, pour aller au-devant des habitants

« Développer le pouvoir d’agir », c’est ce que Guillaume Robert a mis en pratique en créant l’association «Roulé mon z’aviron », sur la commune réunionnaise des Avirons (15 000 hab.), il y a six ans. Il en est devenu le directeur. «Avec un groupe d’habitants, nous avons lancé une démarche d’animation sociale sur un quartier de 3 500 habitants de la commune. Cela fait trois ans que nous sommes reconnus espace de vie sociale par la CAF, et nous sommes en cours de préfiguration pour devenir un centre social », explique-t-il.

L’espace de vie sociale et tiers-lieu bénéficie d’une prestation de service de la CAF. Une fois labellisé centre social, il bénéficiera d’une autre aide pour la coordination et la direction du centre. «Aller vers », voilà un principe clé des centres sociaux. «L’expression est devenue une tarte à la crème des politiques publiques mais elle nous parle », revendique le président de la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France (FCSF), Tarik Touahria (lire ci-dessous).

« On a chevillé au corps l’accueil inconditionnel, mais il ne suffit pas d’afficher le principe pour que les personnes franchissent notre porte. Il faut aller au-devant d’elles. » Cela justifie que l’itinérance se soit notablement renforcée ces dernières années. À l’image du futur centre social à La Réunion, «Roulé mon z’aviron », qui sera d’emblée «itinérant » pour aller au-devant des habitants.

« Cette démarche demande du temps de déplacement et des financements (carburant, véhicule, etc.) », souligne la directrice de La Farandole. Dans l’Allier, pour réussir à toucher les publics les moins mobiles (jeunes…), elle a donc sauté sur l’opportunité du plan de relance, à la sortie du Covid-19, pour financer l’achat d’un mini-bus. «Avant, on se débrouillait mais tout était plus compliqué. Maintenant, l’animateur sportif est autonome pour aller chercher des jeunes et les emmener sur des équipements sportifs qui leur étaient inaccessibles », explique ­Laetitia Pelletier.

Le centre a pu aussi organiser des «journées festives itinérantes intergénérationnelles » qui réunissent à chaque fois près d’une centaine de personnes. «Grâce à cela, des personnes âgées peuvent rencontrer des membres de leur famille qu’ils ne voient plus sinon », assure-t-elle.
 

Être à l'aise avec le numérique

Le numérique est l’autre évolution notable des centres sociaux ces dernières années, surtout depuis la crise sanitaire. «Cela bouscule tout le travail des centres », remarque Tarik Touahria. Ce que confirme Guillaume Robert, à La Réunion, qui a choisi d’y dédier un pôle dans son centre. «On est dans une démarche d’accès aux droits et d’accompagnement individuel. »

De l’accompagnement à la réalisation des démarches en ligne (demande d’aide pour voyager, déclarations d’impôts, etc.), grâce au dispositif «pass numérique » mis en place par la région (un chéquier de 10 chèques de 10 euros). Et la formation des personnes, par groupes de six à huit, «pour les aider à devenir à l’aise avec l’outil numérique et informatique », grâce à des financements du pacte solidarité du département et de la région.

De septembre à décembre 2023, près de 500 personnes ont ainsi été formées ! En majorité des plus de 60 ans. L’action est vouée à se développer, à la demande de la commune, pour essaimer dans d’autres quartiers et en direction des jeunes. «Pour eux, le numérique c’est TikTok ! Mais ils ne savent pas écrire de mails ! », note le directeur.
 

Ne pas être qu’un prestataire de services

« Par essence, le centre social est à l’écoute des habitants, du territoire, on décode les besoins et les attentes, on sème des graines. Ensuite, des actions peuvent en découler, parfois portées par le centre, parfois par d’autres. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne travaille jamais seuls et que l’on valorise les ressources du territoire, des habitants, des partenaires, explique Laetitia Pelletier, dans l’Allier. C’est ainsi que le service de portage de repas est né, en 1995, à La Farandole, après un travail «main dans la main avec l’EPCI ».

La Farandole vient aussi d’accepter de gérer la future micro-crèche, la seconde du territoire portée par l’intercommunalité. Ce partenariat est à l’image des liens entremêlés entre les centres sociaux, les collectivités et leurs groupements. L’EPCI s’occupe des accueils de loisirs du mercredi et le centre social de ceux des vacances scolaires. «Autre avantage, le centre social a formé pas mal d’animateurs », relève le maire du Donjon, également vice-président de l’EPCI.

Dans la Nièvre, le centre social intercommunal des Portes du Morvan a accueilli France services ainsi que des permanences des assistantes sociales de secteur, de la mission locale ou des impôts. Les bureaux sont sommaires, mais le service rendu. «France services, c’est 1 300 sollicitations par an. Sans cela, les familles n’ont d’autre choix que d’aller à Nevers. Pour la permanence sociale, il faut aller à Corbigny », précise la directrice. Mais cela a un coût.

« Ce sont des services qui ne nous rapportent pas d’argent et qui nous ont demandé à former deux personnels. » Ce centre est aussi chargé de la gestion de la pause méridienne des écoliers, en semaine, pour trois communes du territoire. La mairie vient de lui prêter un terrain pour y animer un jardin partagé, en lien avec l’expérimentation «Territoire zéro chômeur longue durée », dans laquelle la collectivité est engagée. La directrice fait d’ailleurs partie du comité local pour l’emploi. Un travail en symbiose, qui rend parfois difficile de discerner qui fait quoi.

Peu importe, réagissent les différents interlocuteurs pour qui le seul risque à éviter est que le centre ne devienne qu’un prestataire de services. «Pour les habitants, les élus et les usagers, le centre était devenu un lieu de consommation de services. Il avait perdu l’ambition de son caractère de “commun”. C’est ce que nous sommes en train de relancer », explique le président du centre social des Portes du Morvan. Le maire de Lormes acquiesce : «à ne faire que de la prestation de services, les centres sociaux perdent leur raison d’être ». Ici, le centre a connu «une crise de gouvernance ». «Il nous interpelle sur la création d’une salle d’activité. C’est signe qu’il repart », note l’élu avec satisfaction.  
 

Un soutien à renouveler

Mais le modèle socio-économique des centres sociaux est fragile. L’inflation, cumulée avec la revalorisation des salaires en début d’année, a plongé dans le rouge plusieurs centaines d’entre eux (lire ci-dessous), provoquant une mobilisation nationale de leur fédération, fin janvier, pour faire réagir. «Je ne comprends pas que l’on doive payer autant de cotisations patronales qu’une entreprise qui peut faire des marges et des bénéfices », s’énerve Guillaume Robert, à La Réunion.

À La Farandole (Allier), les slogans restent depuis affichés aux fenêtres. «Pas de centre social » égal «pas de yoga », «pas de sport pour les jeunes », «pas de soirée œnologie », «pas de portage de repas », «pas d’animation parents-enfants », etc. Ce sont les usagers qui les ont écrits, précise la directrice. Les élus locaux les partagent sans doute. Car l’an dernier, ils ont accepté à l’unanimité de passer leur cotisation, à partir de 2024, de 1 à 2 euros par habitant.

Une bonne nouvelle pour la trésorerie mais aussi le moral des salariés et des usagers. «La participation des communes n’avait pas été augmentée depuis dix ans », explique Laetitia Pelletier. La CAF a aussi revalorisé la prestation de service versée aux centres. Mais cela ne suffit pas à compenser la hausse des dépenses. D’autant que beaucoup de centres refusent d’augmenter la participation des usagers. «Ces derniers ne peuvent pas être la variable d’ajustement car sinon, les plus pauvres ne viendront plus », prévient Romain Beaucher.

« Nous sommes dans une situation où nous devons réfléchir à un nouveau projet social, à quatre ans, à un centre qui se déploie, réponde à de nouveaux besoins liés à la mobilité, à la transition écologique… mais avec des moyens qui ne suivent pas », s’inquiète l’élu. Il a interpellé les élus locaux du Morvan. Avec l’espoir que l’appel national à la co-responsabilité de la FCSF permette de rebondir. Même si, du côté des collectivités, chacun fait valoir ses contraintes budgétaires… «Il va nous falloir assumer des choix politiques », reconnaît de son côté Guy Labbé.   

En attendant, les centres sociaux continuent de courir après les appels à projet, devenus le seul moyen de financer de nouvelles actions. Ils doivent aller taper à toutes les portes, caisses de retraite, fondations, conférence des financeurs, entreprises privées… Le développement de projets «fait partie de notre ADN pour répondre à l’évolution des besoins et aux demandes », reprennent en chœur présidents et directeurs de centres. Mais tous confient une lassitude extrême de devoir y consacrer un temps fou qui les éloigne du terrain.
 

Témoignage
Tarik Touahria, président de la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France (FCSF)
« Nous avons besoin d’être épaulés
sur la durée »
« Il existe près de 350 centres sociaux ruraux, sur les 2 000 répartis sur le territoire. Ce n’est pas rien car il s’agit souvent de la seule structure qui travaille sur le lien et le développement social, en s’adaptant à l’évolution des besoins car elle est en mode «bilan-diagnostic-projection ».

Nous travaillons sur le temps long et nous avons besoin d’être épaulés sur la durée. Or, beaucoup de centres travaillent avec les moyens du bord. Ce qu’ils peuvent offrir dépend de leurs moyens financiers dans un contexte où la majorité d’entre eux sont associatifs. Ainsi, les subventions des partenaires, dont les collectivités, ont baissé ces dernières années.

Les centres revendiquent plus de justice sociale car ils sont partie prenante de la solidarité et de la cohésion nationale. Ce que nous espérons aujourd’hui, c’est que tous les partenaires (État, collectivités, branche de la Sécurité sociale) s’accordent sur les moyens à nous donner pour continuer nos actions.

Les centres sociaux ont une capacité à travailler avec les mairies de tous bords politiques. Et cela est aussi vrai que le centre soit associatif ou municipal. Ce dernier peut être un peu plus dégagé des contraintes de gestion (ressources humaines ou budgétaires) et donc aller plus loin sur le contenu des projets avec les habitants. »

 

Repenser le modèle économique
Depuis le 1er janvier, les centres sociaux doivent appliquer une revalorisation salariale (+ 17 %) négociée dans le cadre d’une révision de la convention collective. Certains centres, dont l’équilibre budgétaire était déjà fragile, sont aujourd’hui dans le rouge. Cela a conduit à une mobilisation nationale, début janvier, pour alerter sur les risques que certains d’entre eux doivent réduire leurs activités, voire fermer.

La Fédération des centres sociaux et socioculturels de France a invité l’État, les collectivités et les organismes de Sécurité sociale, à réfléchir, d’ici à l’été, à un «nouveau modèle économique ». La première réunion a eu lieu en mars. L’AMF y était représentée par Denis Oztörun, maire de Bonneuil-sur-Marne (94).

À plus court terme, les centres sociaux demandent un fonds d’urgence de 65 millions d'euros de l’État. Une «piste sérieuse » a été évoquée : l’utilisation des reliquats 2023 du Fonds national d’action sociale de la Caisse nationale des allocations familiales. Celle-ci devait se prononcer début avril.

 

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Cet article a été publié dans l'édition :

n°422 - AVRIL 2024
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